Histoire
Guerre d'Indochine
Guerre d'Indochine (1945-1954)
Les Conan de Kervégant : un père et ses deux fils dans la guerre d'Indochine
Bernard Boudic
26 juin 1954, 1 h 30 du matin, village de Lak Khê à quelques kilomètres de Hanoï. Arrivé la veille, le bataillon mobile du 6e régiment de tirailleurs algériens, est attaqué par un bataillon vietminh. Le sous-lieutenant Henri Conan de la 3e compagnie se porte au plus fort des combats vers l’une de ses sections. Pendant les quelques mètres qu’il doit parcourir, une rafale de pistolet-mitrailleur le frappe à la tête et à la poitrine. Il meurt sur le coup. Il a 25 ans.
Henri Conan est arrivé un mois auparavant au Tonkin sur les lieux de son affectation. Il a été tué quatre semaines avant l’accord du 21 juillet 1954 qui mit fin à la guerre d’Indochine…
Son frère cadet, Jean, avait déjà « fait l’Indo », d’août 1951 à septembre 1953, dans la « marine kaki » à Vinh-Long, sur le Mékong, et à Quang Khé (au centre du Vietnam) puis la « marine blanche » sur le patrouilleur côtier « Trident ». Dix ans auparavant, leur père, Henri Conan, avait dû, sous la pression des Japonais, quitter l’Indochine où il avait été rappelé en 1939 après dix-sept ans de marine.
Un père et ses deux fils dans la guerre d’Indochine, voilà ce que ce récit entend raconter.
Tué à vingt-cinq ans
Viet-Nam, 2002… Au cours de l’un de mes nombreux séjours à Hanoï, je vais enfin tenir ma promesse : retrouver les lieux où mon « grand copain » Henri – l’expression est de lui – fut tué il y a quarante-huit ans. J’ai loué une voiture, un chauffeur et les services d’une guide. J’ai sur moi une copie du « Journal de marche et des opérations du 6e régiment de tirailleurs algériens » que je me suis procurée au Service historique de l’armée de terre au Château de Vincennes à Paris. Sur une carte, j’ai reporté approximativement les lieux mentionnés. Je lis : « 25 mai 1954 : le sous-lieutenant Conan Henri arrive ce jour au bataillon, venant de la métropole ». Puis une longue série d’évacuations (la défaite de Dien Bien Phu date du 7 mai) : Lang Vien, Dong Mai, l’Aiguille creuse, Dong Mit, Nga Ba Thâ, Canh-Hoach, Vinh Loc Truong, Ngy Loc… Chaque jour ou presque, le bataillon mobile du 6e RTA recule. Le 6 juin, le lendemain de l’abandon du poste de Dong Mit, « 80 tirailleurs de la 3e compagnie se rendent à Haïphong en vue du transfert de prisonniers de guerre et d’internés dangereux à Saïgon par voie maritime sur le S/S Briançon. Chef de détachement : sous-lieutenant Conan ».
Henri Conan à Saïgon en mai 1954, avant son départ pour le Tonkin
Je note encore que le 14 juin la 3e compagnie ouvre la route de Vinh Loc Truong pour permettre l’évacuation de deux postes dont celui de Ngy Loc. Le 20 juin, elle fouille sans résultat le village de Hun Trung. Elle sera plus heureuse les 21 et 22 juin à Vinh Kang et Vinh Phuc (un fusil US17 récupéré et trois soldats vietminh arrêtés, qui se camouflaient dans une mare). Henri Conan s’y fait « remarquer par son courage et son esprit de décision ». Le 24 juin, le bataillon mobile passe sa journée au repos à Lac Khê. Le lendemain, il complète ses munitions. Et dans la nuit, c’est l’attaque. Elle fait sept morts : Henri et six tirailleurs des 1re, 3e et 4e compagnies. Et aussi, dix blessés dont un caporal, et un disparu, tous Algériens. Suit une fouille en règle du village : douze suspects sont arrêtés.
« Le lendemain à 10 h 30, écrit le commandant Gagneur dans une lettre à ses parents datée du 17 juillet 1954, les honneurs militaires lui furent rendus au cours des obsèques qui eurent lieu en présence du colonel commandant le secteur, des délégations d’officiers, sous-officiers et tirailleurs du bataillon et de moi-même. L’après-midi, l’aumônier du secteur, vint à notre cantonnement dire une messe pour lui en présence de la presque totalité des Européens du bataillon ».
Une pagode, un plan d’eau
A l’époque de ma visite, Lak-Khê est un petit village à 800 m à droite de la route qui vient de Hanoï. Près d’un plan d’eau, s’élève une pagode. A ses pieds, plusieurs commerces. Les questions de ma guide ne suscitent d’abord que moues d’ignorance et haussements d’épaule. Enfin, un vieux commerçant accroupi derrière son comptoir appelle son fils et lui donne quelques indications, montrant du doigt la direction d’une ruelle. « Ça y est ! » me dit ma guide, fatiguée comme moi de notre long périple dans la campagne et les rizières de Nga Ba-Thâ et de Canh Hoach, où l’on nous a montré parmi des vestiges de fortifications, la prison militaire où étaient enfermés les prisonniers vietminhs et une église en cours de restauration en vue des cérémonies de son centenaire.
Le cœur battant, je presse notre jeune guide en courant les deux cents mètres qui nous séparent d’une cour pavée entourée d’un mur de briques à moitié détruit, bordée par un ensemble de crèches qui abritèrent des animaux et du fourrage. Sans doute les reste d’une exploitation agricole. C’est là que le bataillon mobile du 6e RTA s’est abrité le 23 juin 1954. C’est là qu’a été tué mon « grand copain ». Celui qui m’écrivait le 17 juin : « Je te remercie de faire des prières pour que je revienne de l’Indochine. Tu sais, ici, il fait très chaud et on sue beaucoup. Il y a beaucoup d’animaux qui sont embêtants, les lézards, les moustiques, les rats. Si tu étais avec moi, tu pourrais m’aider à faire la chasse à toutes ces bêtes ». Moi, je pensais surtout que je relirai bientôt les aventures de Lariflette assis sur ses genoux, son doigt guidant le mien sur les pages d’Ouest-France
La dernière visite à Tonton Job
Henri Conan naît le 5 janvier 1929 à Kerdaniel. Après l’école maternelle à l’école des sœurs et l’école primaire au Sacré-Cœur de Moëlan, il obtient une bourse et entre à Saint-Gabriel à Pont-l’Abbé puis à l’école Saint-Louis de Brest alors réfugiée à Scaër. Il intègre ensuite le lycée à Saint-Vincent à Rennes où il réussit la première partie du baccalauréat. Ayant échoué à la seconde partie, il prend en 1946, à 17 ans, la décision de s’engager dans l’armée. Il fait ses classes à Nantes où il gagne rapidement ses galons de sergent, puis suit les cours de l’école des sous-officiers de l’armée de terre à Saint-Maixent (Deux-Sèvres) où il devient instructeur tout en préparant l’entrée à l’Ecole spéciale militaire interarmes de Saint-Cyr. Il y accède en 1951 (promotion Maréchal de Lattre). A sa sortie, en 1953, il est affecté au 2e régiment de tirailleurs marocains à Casablanca.
C’est de là qu’il rend visite à son oncle, « Tonton Job Le Doze », de Kerdaniel, instituteur à l’école musulmane de Had Harrara, à 20 km au nord de Safi. Tonton Job s’est établi au Maroc à la Libération. C’est lui aussi un héros. Fait prisonnier par les Allemands à Epinal en 40, évadé, dénoncé à peine revenu à Moëlan, il fuit en Espagne, rejoint le maréchal Juin et l’armée d’Afrique, où il se lie d’amitié avec des soldats marocains. Après avoir perdu une jambe début 1944 à la bataille de Monte Cassino (Italie), il s’établit près de Safi. Le 21 février 1954, sa femme Janine photographie Henri. Job note au dos du cliché : « C’est la dernière image que nous avons de lui ».
La légion d’honneur remise à son père
Henri, volontaire pour l’Indochine, revient en France en mars 1954 pour assister au mariage de son frère Jean avec ma sœur, Annie. Je le revois arriver à Saint-Guénolé sur sa moto, une 125 Motoconfort, et regagner Kervégant après un salut de la main. Ma mère se souviendra longtemps du pressentiment qu’elle eut qu’elle ne le reverrait pas. Le lendemain, il part pour Fréjus. Il embarque à Marseille sur le paquebot « Félix Roussel », celui-là même qu’avait emprunté, trois ans plus tôt, son frère Jean. Après quelques jours à Saigon, il gagne Hanoï par avion, heureux d’être affecté à un bataillon de tirailleurs algériens où il sera l’adjoint d’un capitaine qu’il connut au 6e RTM au Maroc. Le 1er juin, il recommande à ses parents de « ne pas se tracasser ». Mais il ajoute : « Je ne sais ce que va donner la conférence de Genève mais il vaudrait beaucoup mieux qu’ils signent cet armistice ».
Sept mois après sa mort, Henri est inhumé à Moëlan le vendredi 28 janvier 1955 « en présence d’une foule très nombreuse », dit « Ouest-France ». Neuf prêtres participent à la cérémonie. Derrière le cercueil recouvert du drapeau tricolore, on remarque, dans la foule, des élus, d’anciens militaires, la plupart des commerçants et trois saint-cyriens en grand uniforme. Il y a quelques jours, Henri a été fait chevalier de la Légion d’honneur, nomination qui comporte l’attribution de la Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures avec palme. La décoration – formidable moment d’émotion – fut remise à son père par Joseph Allanic, capitaine d’artillerie.
Joseph Allanic remet à Henri Conan père la légion d'honneur décernée à son fils