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Divers
Vie artistique à Moëlan
Auberges, hôtels, cabarets…
Des rives du Belon au port de Brigneau, 1880-1950
Laurence Penven (mai 2019)
Le contexte géographique et économique :
La présence d’artistes, peintres essentiellement, à Moëlan depuis la fin du XIXè siècle peut s’expliquer par plusieurs facteurs, dont les deux plus importants sont, d’une part, la situation géographique, à peu près à mi-chemin sur le trajet entre Pont-Aven et les ports de Clohars-Carnoët (Le Pouldu, Doëlan), et d’autre part l’ouverture de la ligne ferroviaire Quimperlé-Concarneau en 1903.
Tirant parti de ces deux atouts, des cabaretiers, mais aussi d’autres commerçants vont proposer des chambres à la clientèle d’artistes. Des auberges, des hôtels s’ouvrent au Clec’h Burtul, à Kergroës, à Kerfany, à Blorimond, à Brigneau. Par ailleurs, quelques maisons de particuliers, artistes ou mécènes émaillent le parcours.
Où descendaient les artistes peintres ? Pourquoi Moëlan ?
Les centres artistiques : Pont-Aven, Le Pouldu et Doëlan
Dans les années 1870, les peintres américains découvrent Pont-Aven et viennent y vivre en colonie durant la belle saison. Puis, vers 1880, ce sont des Britanniques, des Irlandais, des Hollandais, des Suisses, des Scandinaves, et bien sûr de jeunes peintres français, à la recherche d’un endroit agréable durant la fermeture estivale des académies et ateliers parisiens.
En 1886 arrive Gauguin, qui va assez vite fuir la surpopulation estivale de Pont-Aven, pour venir au Pouldu en 1889. Une nouvelle communauté artistique s’y installe, aux côtés de peintres américains et anglais, déjà présents. Et, à partir de 1894, Henry Moret (1856-1913) s’installe à Doëlan. En 1910, c’est le tour du polonais Wladyslaw Slewinsky (1856-1913). Ce dernier reçoit souvent chez lui des artistes français comme Armand Seguin et Sérusier, mais aussi polonais et russes.
Entre Pont-Aven et Clohars, ces deux pôles artistiques, il y a Moëlan qui, de simple halte sur le trajet, va devenir destination en tant que telle.
Le port du Belon, le Guily, Kerfany, Kergroës et Brigneau sont autant de lieux de séjours des artistes-peintres.
La rivière de Merrien se prête alors moins aux longs séjours, pour plusieurs raisons : d’une part sa situation fait que ce n’est pas un lieu de passage entre Pont-Aven et Doëlan ou Le Pouldu. D’autre part, même si une usine de poissons fonctionna une vingtaine d’années à la fin du XIXè sur la rive gauche, l’activité économique liée au tourisme s’y développait moins qu’à Kergroës, Kerfany ou Brigneau et les établissements hôteliers ne s’implantèrent pas.
Quant à la rive droite du Merrien, elle faisait alors partie du domaine de Plaçamen et son accès, jusqu’en 1962, ne pouvait se faire que par un mauvais chemin charretier à travers le domaine.
Retenons tout de même Henry Moret qui venait à pied par la côte depuis Doëlan, Victor Roux-Champion sur la rive gauche du Merrien et Adolphe Beaufrère, qui venait de Quimperlé , du Pouldu ou de Larmor.
Il n’y eut donc pas de colonie d’artistes au port de Merrien.
Les axes de circulation :
On peut définir trois grands axes de circulation, selon les époques :
Pont-Aven-Clohars par le Belon, Pont-Aven-Clohars par Le Guily, puis Quimperlé-Moëlan.
A une époque où l’on se déplace beaucoup à pied et à vélo, les transports par voie d’eau font partie du quotidien. L’Aven et le Belon en sont de bons exemples.
Pour se rendre de Pont-Aven à Clohars avant l’ouverture du chemin de grande communication et traverser la rivière du Belon, il fallait passer un gué. « Pour passer d’une rive à l’autre, un chemin passait la chaussée de l’étang du moulin du Duc ou traversait au Guily aux basses eaux et passait par la chaussée du moulin Marion » (1)
Un autre gué existe en aval, le gué de la Porte-Neuve, utilisé encore au début du XXème siècle par les convois de charrettes aux très grandes marées basses. A marée haute, un passage d’eau est assuré par un chaland. Le bac sera définitivement abandonné en 1907, au profit d’un autre passage qui existe lui aussi depuis très longtemps : le passage de Belon avec un bac qui fait la liaison entre la cale rive gauche, construite en 1879, et celle du château de Belon sur la rive opposée.
Le Belon connaît un trafic maritime relativement intense, sa toponymie indique une rivière parsemée de petits « porz » (Porz-milin Marion, Porz-Feunteun coat, Beg porz naer…) pour des chargements de produits locaux, souvent transportés par les riverains d’une crique à l’autre. M. Halna du Fretay, propriétaire du château du Guily, fait construire en 1882 une cale auprès du pont du Guily, pour son commerce (matériaux de construction, tuffeau, coquillages, pommes, cidre, bois, vins) (2)
Sur l’Aven le trafic est intense également. A Goulet Riec, entre le Belon à l’Aven, les bateaux de particuliers viennent compléter les bacs et services des passeurs. C’est sur le bateau du douanier Jacob, que Gauguin, descendant l’Aven, rejoint par mer Le port du Pouldu en 1889. M. Salin, ostréiculteur à Beg-Porz, met en location une « maison de villégiature » située près du phare à Port-Manech. Il fait construire une cale au Clec’h Burtul en 1894. Julia Guillou achète en 1900, un bateau, nommé « Astafo », pour des promenades sur l’Aven et pour gagner par la rivière son hôtel annexe de Port-Manech.
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Mais l’achèvement en 1883 de la construction du chemin de grande circulation passant par Moëlan puis vingt ans après celle de la voie ferrée Quimperlé-Concarneau avec une gare au bourg de Moëlan et une halte au Guily vont quelque peu modifier les habitudes de circulation. Alors la compagnie de l’Ouest, pas encore incluse en S.N.C.F., pas même rachetée par l’Etat, délivrait des billets de bains de mer permettant le voyage jusqu’au fond du Finistère, et pour la somme dérisoire de 33 francs, aller et retour. (3)
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Naurac - 1911 |
Georges Meunier - 1914 |
Cependant, si l’arrivée du train à Moëlan en 1903 contribue grandement à l’expansion touristique de Kergroës et de Kerfany, le passage par bac au Belon n’en est pas pour autant terminé. Le peintre américain Frederick Artur Bridgman (1847-1928) expose au Salon des artistes français de 1912 un Jour de fête au Belon, représentant l’arrivée au port du passeur et du bac chargé de jeunes femmes en coiffe de Pont-Aven, venant sans doute au pardon de Lanriot.
F.A. Bridgman, Jour de fête au Belon.
De même, depuis Brigneau, les personnages du roman Le Chant de l’équipage de Pierre Mac Orlan (1882-1970) se rendent à pied de Brigneau à Pont-Aven, via Kergroës et le passage du Belon. Parmi ces personnages, Désiré Pointe (alias Emile Jourdan (1860-1931). Ils s’arrêtent, comme à l’accoutumée, prendre « un coup de vin blanc » au cabaret du Belon.
1 Clec’h Burtul alias Biribi
Avant 1870, Moëlan n’est pas connu des peintres, et ce n’est pas une destination en tant que telle.
En 1873, au moment où Julia Guillou devient « maîtresse d’hôtel » à Pont-Aven, la cohue estivale est telle qu’il lui faut trouver une location pour ses pensionnaires à la recherche du calme. Julia organise des pique-niques à Port-Manec'h et au Clec'h Burtul. (L'endroit s'appellera ensuite Kerfany). C'est là que M. Thirion, qui fréquente l’Hôtel des Voyageurs, à Pont-Aven, possède une propriété, « maison de plaisance » comme l’indique le Publicateur du Finistère du 14 août 1869. Pour y accéder, un bac traverse le Belon et évite le long chemin en mauvais état. Le nom de Biribi est aussi donné à cette époque à Clec’h Burtul. Ce nom n’est pas celui du bagne d’Afrique mais la déformation du mot breton désignant un cheval bizarre [« Berlobi » = déraison]. Ce nom avait été donné par le passeur au cheval de M.Thirion et bien des personnes ne connaissaient M. Thirion que par ce surnom. Julia loue cette propriété pour loger certains de ses pensionnaires à la recherche de la paix et du calme pendant l’été. Presque chaque jour, "Bichette" conduit Mlle Julia à Biribi car le cheval connaît le chemin et, parfois fatiguée, il arrive à Julia de s'endormir. (4)
"Biribi" vers 1890. Julia, en compagnie de peintres britanniques, devant une des dépendances.
La situation du Clec’h Burtul, près du bac du port de Belon est un atout majeur. En effet, le plus court chemin pour y venir depuis Pont-Aven est ce passage maritime. Certes, le pont du Guily vient d’être construit. Mais il faut, pour y accéder depuis le port de Belon, faire un détour important par le fond de la rivière.
La villa « Biribi », est décrite comme une charmante villa bâtie dans un vallon délicieux à l'abri de tous les vents. Une petite annonce de location, parue en 1890, décrit une jolie maison meublée avec écurie et remise, au bord de la mer, à Clerc’h Burtul, commune de Moëlan. Elle est composée de huit chambres à coucher, salon, salle à manger, cuisine et cabinets.
Parmi les pensionnaires de Julia ayant vraisemblablement séjourné à « Biribi », les peintres britanniques Eric Forbes-Robertson (1865-1935) et ses amis Robert Bevan (1865-1925) et James Henry Donaldson (1865-1935).
« Biribi » est vendue en 1890 à M. Le Gall qui la revend en 1892 au chanoine Rosenberg. Elle devient un prieuré. Rebaptisée alors « Kenavo », la villa sera rachetée en 1899 par Yves Salin, puis à nouveau destinée à la location estivale. Vétuste, elle sera rasée en 1957 pour les besoins de la colonie de vacances de la ville de Quimperlé, alors propriétaire du domaine.
L’Union agricole et maritime, 20 juillet 1890
2 Le Guily
« Biribi » étant devenu un prieuré, c’est au château du Guily que les peintres se déplaçant entre Pont-Aven et le Pouldu peuvent faire halte et séjourner. Propriété de M. Halna du Fretay depuis 1870, il est situé sur la route entre Pont-Aven et Clohars, mais on peut également l’atteindre depuis le port de Belon, en remontant la rive gauche de la rivière.
Depuis 1883 est achevé le « grand chemin » de communication passant par le pont du Guily, récemment construit.
Maxime Maufra (1858-1941), installé à Pont-Aven en 1890, fréquente en 1891 et 1892 l'auberge de Marie Henry au Pouldu. De passage à Moëlan au cours de l’hiver 1892, Il peint le Belon sous la neige, depuis la rive gauche. Attendait-il le passeur ? Séjournait-il au château du Guily ? Un pastel et une huile sur toile datés de 1892 et représentant la Vallée du Guily, peuvent le faire penser.
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Maxime Maufra Paysage Moëlan, landes et sapins sous la neige, 1892 |
Maxime Maufra, La vallée du Guily, 1892 |
Maxime Maufra, La rivière du Guily, 1892 |
Les peintres qui font la navette entre Pont-Aven et le Pouldu vers 1890-1894 sont légion. Les jeunes peintres britanniques de l’Académie Julian qui se retrouvaient à Pont-Aven pendant l’été avaient aussi entendu parler du Pouldu (connu de peintres anglais depuis 1880). Les Britanniques Adrian Scott Stokes (1854-1935), Robert Bevan et James Henry Donaldson, amis de Forbes-Robertson, se retrouvent au château du Guily en 1893 et 1894. Edward Burrel (1835-1913) y séjourne en 1895. Ils y accueillent les visiteurs, comme Armand Seguin (1869-1903), revenant du Pouldu sur sa bicyclette. « Donaldson pêche et Burrell le matin construit des meubles, l’après-midi, décorateur, il décore les plafonds de monstres hindous » (5). Bevan fait le portrait d’une Femme de Moëlan coupant du pain et un dessin de Paysans à la messe en Bretagne.
L'Union agricole et maritime, novembre 1897
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Bevan, Femme de Moëlan coupant du pain |
Bevan, Paysans à la messe en Bretagne |
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Donaldson reste plusieurs années au château du Guily. Non seulement peintre, mais aussi pêcheur et chasseur, Il s’y installe avec sa femme et leur fils au moins jusqu’en novembre 1897.
Le château devient propriété de M. Billette de Villeroche en 1899.
C’est l’époque où, de passage au château, Maurice Denis (1870-1943) apprécie le domaine : Combien j’aime ces bords du Belon, avec leurs rives basses et boisées, leur solitude…Il y a vu bénir le yacht Diadème (6)
Bénédiction d’un yacht sur la rivière de Belon - 1899 Huile sur toile (75 x 81 cm) Collection particulière |
En 1905, une publicité pour l’hôtel Julia de Pont-Aven représente une photo du château du Guily.
(1) M. C. Colliou-Guermeur, Terres et gens du Belon, 2003, p. 121.
(2) M. C. Colliou-Guermeur, Terres et gens du Belon, 2003, p. 214.
(3) André Salmon, L'Air de la Butte, Les éditions de la nouvelle France, 1945.
(4) Fernande Rivet-Daoudal, Mademoiselle Julia (1848-1927), Amis du Musée de Pont-Aven, 2002, p. 55-56.
(5) Lettre de Seguin à Roderic O’Conor, mars 1895.
(6) M. C. Colliou-Guermeur, Terres et gens du Belon, 2003, p. 134.