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Divers
Vie artistique à Moëlan
Auberges, hôtels, cabarets…
Des rives du Belon au port de Brigneau, 1870-1950
Laurence Penven (juin 2019)
3 Le Clec'h Burtul et Kerfany
L’accès à la pointe du Clec’h Burtul se fait depuis Kergroës, par des chemins creux avec ornières. Mais l’endroit commence à acquérir une certaine notoriété et à partir de 1894 plusieurs maisons sont construites. Celle d’Henri Mothéré et Marie Henry en 1895, le sanatorium-orphelinat et la maison de l’abbé Rosenberg entre 1894 et 1895 et enfin le lotissement de Kerfany-les-Pins en 1925.
3.1 Marie Henry au Clec'h Burtul
En 1895 Henri Mothéré, correspondant artistique au Figaro, ancien professeur d’anglais, qui a connu Marie Henry au Pouldu, fait construire une maison au Clec’h Burtul, (appelé Kerfany de nos jours). Il y emménage avec Marie Henry (Moëlan 1859- Pierrefeu-du-Var 1945). Cette dernière y apporte les tableaux que les peintres avaient faits lors de leurs séjours à la "Buvette de la plage", son auberge du Pouldu.
Avant de s'installer au Clec'h Burtul, elle avait passé un an dans une maison de Porz-Moëlan où Gauguin, s'était présenté pour tenter de reprendre les œuvres qu'il avait laissées au Pouldu. En vain.
Marie Henry et Henri Mothéré reçoivent des amis, souvent des artistes. La célébrité attire les visiteurs éclairés, dont de nombreux peintres.
André Jolly (1882-1969) écrira bien plus tard en 1950, à Jean Lachaud (1889-1952), qu’il a vu à Kerfany quelques peintures « fort intéressantes, genre Gauguin, mais en plus violent ». (1)
C'est l'époque où Henry Moret peint La barre du Belon et l’embouchure de l’Aven (1897), La côte du Belon (1899).
Ayant loué tout le domaine de Kerfany au cours de l'année 1914, et donc voisin de Marie Henry, le couturier Paul Poiret (1879-1944), qui avait depuis 1910, loué une boutique à son ami Henri Barbazanges, convainc Marie Henry d'y exposer en 1919 les œuvres qu’elle possède de Gauguin. « Une importante correspondance entre Henri Barbazanges et Marie Henry documente les transactions avant l’exposition d’Œuvres inconnues de Paul Gauguin qui se tint à la galerie en 1919. » (2)
Marie Henry et Henri Mothéré quittent Moëlan en 1924.
3.2 Les pensions et l'hôtel Salin
L’abbé Stanislas Rosenberg, chanoine de la cathédrale de Tours et précepteur à Paris dans la famille Suchet-d’Albuféra, achète en 1892 la villa Biribi et, entre 1893 et 1895, plusieurs terrains alentour. Il appelle le tout Kerfany, fait agrandir la maison existante, construire un bâtiment qui doit faire office de sanatorium, puis une maison sur la crête du domaine, et leur donne des noms : la villa Biribi devient Kenavo , le sanatorium Sainte-Anne , la maison du haut Saint-Stanislas.
Il y a désormais quatre habitations : les trois propriétés Rosenberg sur le domaine de Kerfany et la maison du couple Mothéré-Henry au Clec’h Burtul. Pas de boulangerie, d’épicerie, de boucherie. Le poisson était débarqué sur les rochers de la plage par les pêcheurs qui passaient ensuite dans les villages.
Une petite annonce du 1er juillet 1898 vante les charmes de ce que l’on n’appelle pas encore une « station balnéaire » :
Le chanoine Rosenberg fait faillite la même année. Le tribunal de Quimperlé décide de vendre l’ensemble de Kerfany, bâtiments et terrains attenants. Le principal créancier, Yves Salin (1862-1941), acquiert le tout en 1899.
L’attrait de Kerfany va croissant. Le paysage est sauvage, fait de sable, de dunes, de falaises rocheuses battues par les tempêtes. Les « touristes » vont bientôt venir à la plage à la journée, ou louer un logement à la semaine, au mois. A partir de 1903, depuis la gare de Moëlan, on peut profiter de charrettes, et bientôt d’un service d’autocars depuis la gare de Quimperlé.
Dans l’ancien pensionnat, Yves Salin a aménagé une pension de famille. Marie Lepage, précédemment aubergiste à Kergroës va la tenir de 1908 à 1913. L’accent est mis sur la cuisine. Du personnel qualifié est recruté par petites annonces.
Beaucoup de peintres y descendent, certains peu connus, comme par exemple le futur époux de Marie Lepage, Jules Aymes (1865). Le Polonais Waclaw Zaboclicki (1879-1959), qui descendait déjà à l'auberge de Marie Lepage à Kergroës quelques années auparavant, y séjourne vers 1912 (3).
Vers 1912 aussi, le peintre polonais Jan Rubczack (1884-1942) peint une Plage en plein soleil, puis en 1914 un Ramassage de coquillages-plage de Kerfany. Les marches au premier plan seraient-elles celles de l’hôtel ?
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Jan Rubczack, Plage en plein soleil |
Ramassage de coquillages plage de Kerfany, 1914 |
Est-ce de ce même point de vue que le peintre Alexandre Chantron (1842-1918) dessine une Plage aux pins ?
Un article de Jean Silvin, journaliste à l’Homme libre, fait état de la présence de plusieurs peintres japonais à Kerfany au cours de l’été 1913. Parmi eux, le peintre et graveur Yamamoto Kanae (1882-1946) et l'écrivain Tōson Shimazaki (1872-1943).
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Waclaw Zaboclicki, Côte bretonne |
Waclaw Zaboclicki, Bord de la mer à Kergroës, 1909 Huile sur carton (42 x 63 cm) Musée de Szczecin |
Les deux amis se rendent au bord de la mer en Bretagne pendant six semaines à partir de juillet 1913 et ils y sont rejoints par un certain nombre d'autres artistes, qui sont attirés par les récits de la beauté de la région que le peintre Kuroda Seiki (1866-1924) a écrits au xixe siècle.
Pendant son séjour en Bretagne, Kanaé Yamamoto produit un grand nombre de gravures. Ces peintres devaient fournir à Tokyo « une toile par jour et par peintre » (Jean Silvin).
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Petite Bretonne devant la rivière du Belon - 1915 Gravure sur bois imprimée en couleurs à l'eau (24.1 x 31.6 cm)
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Bretonne - 1920 Gravure sur bois imprimée en couleurs à l'eau (36.9 x 28.4 cm) |
Ueda, Municipal Museum Yamamoto Kanae |
Ce même été, le peintre italien Anselmo Bucci dessine plusieurs scènes à Kerfany et au Belon. Sur un de ses croquis, Il mentionne la présence des peintres japonais.
Anselmo Bucci, Journal, 1913
Des écrivains aussi fréquentent Kerfany. Dans une lettre de 1930 à son ami écrivain André Salmon, le poète Max Jacob, alors en pension à Bénodet, évoque les souvenirs des vacances qui réunissaient à Kerfany avant 1914 les peintres et poètes de Montmartre : : « J’ai connu Brigneau et Kerphany et j’ai évoqué les fantômes de Vaillant, de Mac Orlan et le tien avec tendresse hélas. » (4)
En 1914 Yves Salin loue les trois maisons de Kerfany (Kenavo, la villa Saint-Stanislas qui devient pension Bellevue, et l’hôtel Sainte-Anne) au couturier Paul Poiret qui recevait beaucoup : « Je partis le soir même rejoindre ma famille qui était en vacances à Kerfany, en Bretagne. J'avais loué les trois villas et même l'hôtel qui composent tout ce hameau, pour m'assurer que j'y serais seul avec mes invités pour éviter les importuns. J'avais chez moi une famille d'artistes viennois et l'écrivain Roger Boutet de Monvel [1879-1951], frère du grand portraitiste. Je commençais à profiter de mon repos. Un jour que je revenais de la pêche en mer, avec des raies, des langoustes en quantité miraculeuses, on me dit que Jaurès avait été assassiné, et qu'on craignait la mobilisation pour l'après-midi. » (5)
Entre 1917 et 1918, les deux maisons du domaine et l’hôtel abritent des réfugiés du nord de la France. En 1919, la Ville de Paris achète une peinture de Robert Lortac (Robert Alphonse Collard, 1884-1973), intitulée Les pins à Kerfany. En 1921, l’ancienne maison de M. Thirion (Biribi/Kenavo) est louée au peintre russe Constantin Koustnetzoff (1863-1936). Au cours de l’été, il va peindre plusieurs dizaines de toiles, dont la mer à travers les pins, la baie vue de Kerfany. Vers 1920, Yves Salin se fait construire une maison à l’entrée du bois, appelée Kerentré ou Kerembrech. (Cette maison sera plus tard propriété d’Alice Michot-Taffet, peintre, de 1946 à 1956). En 1924 les deux maisons Kenavo et Sainte-Anne sont louées en tant qu’hôtels.
Enfin, en 1925, Mathurin Salin et Yvonne Salin vendent la propriété de Kerfany à M. Ernest Guichet, de Quimper, pour le compte de la société Bernheim, père et fils, de Paris. [B-1925-387] [B-1925-345]
Le paysage de Kerfany, jusqu’alors fait de bois, de tas de goémon, de vaches et de pommiers, son petit chemin le long du ruisseau que l’on remontait jusqu’à la fontaine, va se transformer profondément.
Kerfany devient « Kerfany-les-Pins »
3.3 Kerfany-les-Pins
« Ce fut la création du Lotissement, avec ses avenues, creusement des puits, construction de la cale sur la plage, électricité et transformation des habitations en hôtels. Un autocar de l’hôtel desservait la gare de Quimperlé ». (6)
Une hostellerie est créée, tenue par Mélanie Rouat de Riec.
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Ouest-éclair, 1er août 1926 |
L’inauguration de « Kerfany-les -Pins » a lieu en grande pompe le dimanche 6 août 1926. |
Mélanie tient deux saisons le restaurant et met la clé sous la porte faute de clientèle. Et pourtant, « l’hôtel était bien tenu, nourriture excellente. Grande et belle salle à manger par petites tables, le déjeuner sur la terrasse, voisinage de qualité, presque tout parisien. Certains logeaient à l’hôtel du bas, d’autres au Prieuré, d’autres à Bellevue. » (7)
En août 1928, l’écrivain Lèo Poldès (1891-1970) recommande l’Hôtel de la mer et sa table dans une annonce de l’hebdomadaire satirique Cyrano. Habitué des lieux, il y revient passer des vacances en juillet 1930.
De 1929 à 1939, plusieurs restaurateurs et hôteliers tentent de promouvoir Kerfany-les Pins. (Hôtel de la mer, Restaurant des pins, Pension du parc…). Sans grand succès.
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Ouest-éclair, 28 juin 1931 |
Occupés par l’armée allemande pendant la guerre, la pension, le restaurant et l’hôtel sont saccagés en 1944.
(1) Daniel Le Feuvre, André Jolly au Musée de Pont-Aven, Liv’Editions, 2019
(2) Annie Roux-Desparts, journées détudes sur les Artistes et leurs galeries, CIERA, 2015.
(3) Denise Delouche, in Peintres polonais en Bretagne, 1890-1939, Editions Palantines, 2004.
(4) Max Jacob - André Salmon, Correspondance 1905-1944, (J. Gojard éd.). Gallimard, 2009
(5) Paul Poiret, Comment j’ai vécu la guerre, in Ric et Rac 31 janvier 1931.
(6) Marcel Brochard, Kerfany d’autrefois, 1964, non édité.
(7) Idem